lunes, 6 de mayo de 2024

ROGER CAILLOIS ET LES PIERRES

 


AUYANTEPUI


ROGER CAILLOIS: À la recherche de l'homme des molécules aux astres

 


« Et pourtant, nous savons tous que toute pensée profonde reste en partie secrète, faute de mots pour l’exprimer, et que toute chose nous demeure en partie cachée »

                                                                        Marguerite Yourcenar

 

Dans l’incontournable biographie de Roger Caillois (Reims, 1913-Paris 1978) intitulé « L’homme qui aimait les pierres » que Marguerite Yourcenar dit elle-même esquisser, nous parcourons, fascinés, la recherche que Caillois fait avec un esprit autant inlassable comme sure de soi, de l’essence humaine, en la découvrant dans les pierres.

Tout a long de sa vie, depuis sa rencontre avec Robert Deumal et le petit groupe qui s’organise comme une espèce de société secrète de connaissance dans le lycée de Reims et sa première approche aux livres qui traceront la route qu’il suivra plus tard, il maintient la « rigueur de sa pensé », il examina, rejette, élimine ce que n’est pas vrai a ses sentiments, son intuition ou sa raison. Il se rapproche au surréalisme, à Georges Bataille particulièrement, pour un court période de temps. La poésie surréaliste l’attire mais tôt « son obstiné rigueur » le fait sentir « la différence entre le fantastique d’ordre littéraire, toujours si proche du factice et du fabriqué, et l’étrange ou l’inexpliqué véritables ».

Plus tard, cette même rigueur qui l’ai fait distinguer entre la sincérité et la vérité, le fait refuser ce qu’on pourrait appeler « les sciences dogmatiques », pour paradoxal que tel appellation pourrait sembler, mais que sert à définir toute science « passant de la recherche désintéresse du vrai a l’obtuse assertion d’un dogme ». C’est ce qui lui arrive par rapport au freudisme et au marxisme. Dans le première cas ses critiques, même sévères, sont loin d’être une condamnation totale. Après avoir exprimé son opposition à l’utilisation des mythes pour certain « freudisme intégral », il considère néanmoins, que c’est la psychanalyse « la seule théorie qu’a jeté les bases d’une politique valable de l’imagination affective, et qu’il reste surtout pour las notions de complexe et pour avoir mis sur pied une réalité psychologique profonde, que dans le cas spécial des Mythes, pourrait avoir à jouer un rôle fondamental ».

Concernant le marxisme ses objections sont dues « moins à une doctrine que s’est inévitablement située à un moment de la sociologie et de l’histoire et dont les résultats sont incommensurables, mais a sa position présente de dogme monolithique ». Et ici Caillois affirme avec lucidité : « Chaque système est vrai pour ce qu’il propose et faux pour ce qu’il exclut »

A chaque halte dans son parcours Caillois s’approche au centre même d’une révélation où il trouvera la synthèse de tout ce qu’il a cherché depuis le début : la vérité cachée dans les pierres.

Le pas suivant est la production d’un chef d’œuvre : Les Jeux et les Hommes.  Sans s’arrêter pour analyser le magnifique bâtiment du jeu qu’il construit, « comme un temple a quatre colonnades » et qu’il nos présente sous ses quatre faces, auxquelles il donne les noms de L’Agon, L’Alea, La Mimicry et L’Illinx, lisons les réflexions de Yourcenar par rapport à chacune de ces « colonnades » : « L’homme qui écrira Bellone ou la pente de la guerre sait combien le jeu se confond avec le combat ; l’auteur de Méduse et Cie sait que le gout de l’ivresse ou celui du déguisement nous est commun avec d’autres espèces animales. Le sociologue qu’écrivait L’Homme et le Sacré, n’ignore pas que tout jeu comporte un rite. La différence entre le jeu et les activités utiles de l’existence, si importante au départ, semble parfois tomber d’elle-même. Dans Cases d’un échiquier, « le jeu d’échecs et l’humble jeu de l’oie deviennent le symbole d’on ne se quoi qu’englobe et dépasse toute vie » (…) le jouer « ébloui ou illuminé,  essaie d’entendre, parfois d’étendre les règles d’un jeu ou il n’a pas demandé de prendre part et qu’il ne lui est pas permis d’abandonner » Et finalement dit Yourcenar : « Si Caillois n’était pas en garde contre toute métaphysique, on trouverait dans ce passage (..) « une image de la vie telle que l’ont vue certains philosophes hindous, comme un jeu qui nos manipule pour des raisons et à des fins inconnues, ou plutôt sans raisons et sans but, une lila divine »

Arrivant à cette étape, rappelons-nous que Caillois a longtemps considéré la logique comme l’arme absolue de la raison humaine. Dans L’incertitude qui vient des rêves, Caillois se sert de l’onirique pour reposer l’éternelle question : Comment distinguons-nous entre la vie diurne, supposé réelle, et la inane vie nocturne des songes ? Cette question est pour Caillois intimement liée à la raison, parce que, au dépit de ce que nous tendons à croire, c’est-à-dire, que la vie diurne a une logique de causes et d’effets que le rêve n’a pas, cette certitude nous rassure contre l’angoisse de songer que la vie que nous tenons pour réelle pourrait aussi ne s’agir que d’un songe. C’est donc dans cette frontière diffuse qui se mélangent la raison et l’absurdité associées à la réalité ou au rêve. N’oublions pas qu’a un certain moment de sa carrière, Caillois a pris pour lui la légende que Goya a placée sous l’un de ses dessins : « Le sommeil de la raison produit des monstres ».

II PARTE CAILLOIS

 

Caillois concède qu’en un sens le rêve est plus réel que la vie, en tant que « foyer de forces cachées » (...) Du même que Cases d’un échiquier semble parfois postuler que nous sommes « joués », L’incertitude qui vient des rêves semble ça et là mener à l’hypothèse d’on ne sait quoi d’immense par quoi nous sommes « rêves "

Pour Caillois la conception traditionnelle de l’humaniste c’est-à-dire, de l’homme comment propriétaire privilégié de la raison et la logique, sera peu à peu amplifiée pour une position que Yourcenar essaie de définir comme « l’humanisme que passe par l’abime » Déjà Caillois avait fait sienne cette phrase de Rimbaud : « Je fixais des délires » en notant : « c’est fixer qui définit la tâche du poète » Caillois restera fidèle à cette formule, « et cela d’autant plus que les objets que fixeront (…) ses suprêmes méditations, seront les plus concrètes, les plus denses, les plus immobiles que nous offre le paysage terrestre, sur lesquels il concentrera sa vision comme de plus banals voyants sur une boule de cristal : les pierres »

Yourcenar fait allusion a son court chef d’ouvre Patagonie comme « le passage de l’eau » En effet, le rencontre du territoire de Patagonia l’a inspiré cette ouvre écrit durant son exil avant-guerre quand, in face à la présence de forces du mal, certains esprits parmi lesquels celui de Caillois, avaient pris parti en faveur de la raison et de la rigueur. Patagonie représente certainement, comme il l’a dit lui-même « une fêlure que s’était faite et secrètement agrandie » en lui. Cette rencontre d’un lieu nette, pure, qui ne doit rien encore à l’effort de l’homme, ce paysage fossile, réserve anachronique d’espaces grandes ouverts, le réaffirme sa confiance en le valoir humaine ou au moins « l’espoir que l’homme saura mettre bon ordre au moment voulu au désarroi qu’il a lui-même crée »

C’est à ce moment d’incontestable évolution de sa recherche, quand le flot cosmique « a tout roule, ou plutôt tout soulevé : Il le dit lui-même : « J’ai peu à peu cesse de considérer l’homme comme extérieur a la nature et comme sa finalité »

Et c’est grâce au développement de cette considération que Caillois arrive au summum de sa pense, qui n’est rien d’autre que la découverte de la mystique de la matière, expression que condense ses plus lointains ouvres, autant ses premières comment ses dernières livres, et a lequel il arrive une fois avoir « retrouve l’humain le long d’une échelle qui va des molécules aux astres » Et c’est parce qu’il a déjà « constaté dans tout l’univers la présence d’une sensibilité et d’une quasi-conscience analogues aux nôtres, q’on a parlé d’anthropomorphisme »  Mais au-delà de ça, Caillois a exalté au contraire, un anthropomorphisme à rebours dans lequel l’homme, loin de prêter, parfois avec condescendance, ses propres émotions au reste des êtres vivants, participe avec humilité, peut être aussi avec orgueil, a tout ce qui est inclus ou infus dans les trois règnes » La constatation de ce fait, passe pour l’étude des diagonales qui relient entre eux les espèces, des récurrences qui servent pour ainsi dire de matrices aux formes. Dans Méduses et Cie il avait déjà « médité sous les transformations des insectes, devenaient somptuaires ou terrifiants, masques de parade ou de combat, ornements nuptiaux ou panoplie d’hypnose », que témoigneraient un besoin quasi conscient de changement d’élaboration. Pour Caillois, tout confirmait la liaison de l’homme avec l’univers en tant qu’être qui appartient à ce « tout ». Même dans la nature, « l’asymétrie et la symétrie déterminent à elles deux non seulement toutes les formes façonnées par l’homme, mais aussi la torsion des troncs d’arbres et les striures des pierres » A ce sujet, Caillois déclare : « Je sais comme tout le monde, l’abime qui sépare la matière inerte et la matière vivante, mais j’imagine aussi que l’une et l’autre pourraient présenter des propriétés communes. Je n’ignore pas non plus qu’une nébuleuse qui comprends des millions de mondes et la coquille secrétée par quelque mollusque marin défient la moindre tentative de comparaison. Pourtant, je les vois toutes deux soumises à la même loi du développement spiral qui préside à la torsion des colonnettes byzantines et aux spirales de bronze baroques du baldaquin de Saint-Pierre » Et à propos de ça, Yourcenar ajoute avec totale justesse : ‘L’aventure esthétique de l’homme, vue de telles perspectives, apparait non diminuée, mais sacralisée »

L’expression « mystique de la matière » en tant qu’établisse la liaison qui l’on tient à évader, ou plutôt à séparer, entre le « rationnel » et « l’irrationnel » est prise pour Yourcenar pour nous rappeler que cette liaison est aussi ancienne comme venant des présocratiques, même  de Platon et Aristo, et , le plus intéressant, a manière d’exemple : que David de Dinant « brûlé aux Halles au XII siècle est loué par Giordano Bruno, autre brûlé, d’avoir élevé la matière a la dignité d’une chose divine » Et plus encore, que « Le Corpus Hermeticum conseille d’entendre « la grand voix des choses »

C’est en nous rapprochant au suprême objet d’amour et d’études de Caillois, les pierres, que « de lointains harmoniques » nous résonnent : « le symbolisme alchimique a, chose curieuse, comparé la pierre au corps humaine qui, si instable qu’il soit (…) constitue néanmoins « un fixe » compare aux éléments physiques plus fluides et plus instables encore. 

III PARTE ROGER CAILLOIS

Il n'est donc pas étonnant que l’alchimiste ait choisi de préférence l’or, qui n’est que matière transmuée, la Pierre Philosophale pour symbole même de la transmutation.

En passant pour les paroles de Jésus Christ dans les Évangiles Apocryphes : « Romps le bois, et je suis dans l’aubier, soulève la pierre, et je suis là » ; Maitre Eckhart, dans le Moyen Age : « La pierre est Dieu, mais elle ne sait pas qu’elle l’est, et c’est le fait de ne pas le savoir qui la détermine en tant que pierre ». Piranèse, qui semble parfois (…) « chérir le bloque original lui-même, la pierre délitée par le temps, dévorée par la végétation, ignorant a jamais des grands petits évènements humains que l’ont marquée ou se sont succédée autour d’elle ». Goethe, si appliqué à l’étude des pierres qu’une variété des gemmes porte son nom, et arrivons-nous a Dag Hammarskjöld, cet homme d’Etat, admirateur de St. John Perse, poète également cher à Caillois, et aussi l’un des plus poignants mystiques de notre temps, qui aurait fait établi dans le bâtiment new-yorkais des Nations-Unies, un oratoire ne contenant qu’une puissante masse de minerai de fer, le fer encore dans son état géologique, gisement et veine au sein de la roche originelle.  « Dag Hammarskjöld cet homme harcelé par les conflits éphémères et récurrents, factices et mortels, de l’ère de l’acier et de l’arme atomique, venait recomposer en soi un peu de silence et de sérénité devant le bloc immémorial, plus ancien que les usages qu’on a faits de lui, et encore innocent »

Le lecteur de Pierres réfléchies, de Récurrences dérobées et surtout de Fleuve Alphée ne peut douter aujourd’hui que Roger Caillois, comme tant d’entre nous, n’ait ressenti une immense lassitude en présence de l’agitation humaine à notre époque et des bouleversements quasi planétaires qu’elle a provoqués. « Le cas de l’homme est anormal » donc précaire. L’avenir est sombre. « Les voies de la Chance et la Nécessité ont présidé à son prodigieux destin ; elles indiquent également que le miracle peut avoir lieu tout aussi bien en sens contraire, et restituera la vie à l’inertie impassible, immortelle, d’où un bonheur statistique la fit surgir »

« En présence de cette humanité sentie plus que jamais comme précaire, en présence même de ce monde animal et végétal dont nous accéléreront la perte, il semble que l’émotion et la dévotion de Caillois se refusent ; il cherche une substance plus durable, un objet plus pur. Il le trouve dans le peuple des pierres (…) L’obsidienne, le diamant, le mercure, le cristal, les épines de fer, les mousses de chlorite, les cheveux de rutile ; Caillois nous rappelle d’une forme admirable pas plus que les âmes « ne projettent des ombres »

Non seulement l’étonnant diversité de leurs formes l’a persuadé que l’invention humaine ne fait que prolonger des donnes inhérentes aux choses, mais encore, par-delà de l’esthétique, il retrouve en elles l’histoire. Ces fussions, ces pressions, ces ruptures, ces empreintes de la matière ont laissé au-dedans et a l’extérieur des traces qui parfois ressemblent (…) a une écriture que, en effet transcrive des événements des millions des années antérieures aux nôtres.

Caillois nous dit lui-même qu’il a fini pour passer des concepts a l’objet. A force « d’attention soutenue, presque lassante », l’observateur remonte pensivement de l’objet dur, arrêté, ayant acquis a jamais son poids et sa densité propres, vers un univers ou la pierre qu’il soupèse a été boue, sédiment ou lave. Dans son seul récit romanesque Ponce Pilate, Caillois, en nous montrant deux mille ans de notre histoire rêves durant l’espace d’un seul soir, a senti que « l’obscure histoire de la planète consistait en changements violents ou lents, en récurrences, en métamorphoses, en coups de force, en occasions manquées ou en réussites également inexplicables.  « Les pierres comme nous, sont situées à l’entrecroisement d’innombrables transversales se recoupant les unes les autres et fuyant à l’infini, d’un nœud de forces trop imprévisibles pour être mesurables, et que nous désignons gauchement du nom de chance, de hasard ou de fatalité »

Le premier effet de telle constatation est l’humilité, et dans cet état, quand l’homme s’interroge sur les vertus qu’il a fait siennes, comme pour Caillois son « obstine rigueur » et ce même homme s’applique à examiner son utilité, il arrivera à une espèce de vertige (Yourcenar déclare que certains d’entre nous l’appelleraient « l’extase »), et Caillois le classifiera comme l’une des formes de jeu et un besoin fondamental de l’être.

« Il manque quelque chose –nous dit Caillois- a l’homme qui ne s’est jamais senti éperdu »

Mais se sentir éperdu c’est sortir en partie de ce qu’on est ou de ce que les autres croient que nous sommes. Peu à peu, il s’aperçoit que, comme la mythologie fleuve Alphée venu d’Olympie et coulant sous la mer pour émerger à Syracuse, quelque chose d’inexplicable existe en nous au départ et se retrouve à la fin, après une longue éclipse, en dépit de circonstances extérieures qui nous ont enrichis, mais aussi adultérées »