Il n'est donc pas étonnant que l’alchimiste ait choisi de préférence l’or, qui
n’est que matière transmuée, la Pierre
Philosophale pour symbole même de la transmutation.
En passant pour les paroles de Jésus Christ dans les Évangiles
Apocryphes : « Romps le bois, et je suis dans l’aubier, soulève la
pierre, et je suis là » ; Maitre Eckhart, dans le Moyen Age : « La
pierre est Dieu, mais elle ne sait pas qu’elle l’est, et c’est le fait de ne
pas le savoir qui la détermine en tant que pierre ». Piranèse, qui semble
parfois (…) « chérir le bloque original lui-même, la pierre délitée par le
temps, dévorée par la végétation, ignorant a jamais des grands petits
évènements humains que l’ont marquée ou se sont succédée autour d’elle ».
Goethe, si appliqué à l’étude des pierres qu’une variété des gemmes porte son
nom, et arrivons-nous a Dag Hammarskjöld, cet homme d’Etat, admirateur de St.
John Perse, poète également cher à Caillois, et aussi l’un des plus poignants
mystiques de notre temps, qui aurait fait établi dans le bâtiment new-yorkais
des Nations-Unies, un oratoire ne contenant qu’une puissante masse de minerai
de fer, le fer encore dans son état géologique, gisement et veine au sein de la
roche originelle. « Dag Hammarskjöld
cet homme harcelé par les conflits éphémères et récurrents, factices et
mortels, de l’ère de l’acier et de l’arme atomique, venait recomposer en soi un
peu de silence et de sérénité devant le bloc immémorial, plus ancien que les
usages qu’on a faits de lui, et encore innocent »
Le lecteur de Pierres
réfléchies, de Récurrences dérobées et surtout de Fleuve Alphée ne peut
douter aujourd’hui que Roger Caillois, comme tant d’entre nous, n’ait ressenti
une immense lassitude en présence de l’agitation humaine à notre époque et des
bouleversements quasi planétaires qu’elle a provoqués. « Le cas de l’homme
est anormal » donc précaire. L’avenir est sombre. « Les voies de la
Chance et la Nécessité ont présidé à son prodigieux destin ; elles
indiquent également que le miracle peut avoir lieu tout aussi bien en sens
contraire, et restituera la vie à l’inertie impassible, immortelle, d’où un
bonheur statistique la fit surgir »
« En présence de cette humanité sentie plus que jamais
comme précaire, en présence même de ce monde animal et végétal dont nous accéléreront
la perte, il semble que l’émotion et la dévotion de Caillois se refusent ;
il cherche une substance plus durable, un objet plus pur. Il le trouve dans le
peuple des pierres (…) L’obsidienne, le diamant, le mercure, le cristal, les épines
de fer, les mousses de chlorite, les cheveux de rutile ; Caillois nous rappelle
d’une forme admirable pas plus que les âmes « ne projettent des
ombres »
Non seulement l’étonnant diversité de leurs formes l’a persuadé
que l’invention humaine ne fait que prolonger des donnes inhérentes aux choses,
mais encore, par-delà de l’esthétique, il retrouve en elles l’histoire. Ces
fussions, ces pressions, ces ruptures, ces empreintes de la matière ont laissé au-dedans
et a l’extérieur des traces qui parfois ressemblent (…) a une écriture que, en
effet transcrive des événements des millions des années antérieures aux nôtres.
Caillois nous dit lui-même qu’il a fini pour passer des
concepts a l’objet. A force « d’attention soutenue, presque lassante »,
l’observateur remonte pensivement de l’objet dur, arrêté, ayant acquis a jamais
son poids et sa densité propres, vers un univers ou la pierre qu’il soupèse a
été boue, sédiment ou lave. Dans son seul récit romanesque Ponce Pilate, Caillois, en nous montrant deux mille ans de notre
histoire rêves durant l’espace d’un seul soir, a senti que « l’obscure
histoire de la planète consistait en changements violents ou lents, en
récurrences, en métamorphoses, en coups de force, en occasions manquées ou en
réussites également inexplicables. « Les pierres comme nous, sont situées à
l’entrecroisement d’innombrables transversales se recoupant les unes les autres
et fuyant à l’infini, d’un nœud de forces trop imprévisibles pour être
mesurables, et que nous désignons gauchement du nom de chance, de hasard ou de
fatalité »
Le premier effet de telle constatation est l’humilité, et
dans cet état, quand l’homme s’interroge sur les vertus qu’il a fait siennes,
comme pour Caillois son « obstine rigueur » et ce même homme s’applique
à examiner son utilité, il arrivera à une espèce de vertige (Yourcenar déclare
que certains d’entre nous l’appelleraient « l’extase »), et Caillois
le classifiera comme l’une des formes de jeu et un besoin fondamental de l’être.
« Il manque quelque chose –nous dit Caillois- a l’homme
qui ne s’est jamais senti éperdu »
Mais se sentir éperdu c’est sortir en partie de ce qu’on est
ou de ce que les autres croient que nous sommes. Peu à peu, il s’aperçoit que,
comme la mythologie fleuve Alphée venu d’Olympie et coulant sous la mer pour émerger
à Syracuse, quelque chose d’inexplicable existe en nous au départ et se
retrouve à la fin, après une longue éclipse, en dépit de circonstances extérieures
qui nous ont enrichis, mais aussi adultérées »

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