lunes, 6 de mayo de 2024

III PARTE ROGER CAILLOIS

Il n'est donc pas étonnant que l’alchimiste ait choisi de préférence l’or, qui n’est que matière transmuée, la Pierre Philosophale pour symbole même de la transmutation.

En passant pour les paroles de Jésus Christ dans les Évangiles Apocryphes : « Romps le bois, et je suis dans l’aubier, soulève la pierre, et je suis là » ; Maitre Eckhart, dans le Moyen Age : « La pierre est Dieu, mais elle ne sait pas qu’elle l’est, et c’est le fait de ne pas le savoir qui la détermine en tant que pierre ». Piranèse, qui semble parfois (…) « chérir le bloque original lui-même, la pierre délitée par le temps, dévorée par la végétation, ignorant a jamais des grands petits évènements humains que l’ont marquée ou se sont succédée autour d’elle ». Goethe, si appliqué à l’étude des pierres qu’une variété des gemmes porte son nom, et arrivons-nous a Dag Hammarskjöld, cet homme d’Etat, admirateur de St. John Perse, poète également cher à Caillois, et aussi l’un des plus poignants mystiques de notre temps, qui aurait fait établi dans le bâtiment new-yorkais des Nations-Unies, un oratoire ne contenant qu’une puissante masse de minerai de fer, le fer encore dans son état géologique, gisement et veine au sein de la roche originelle.  « Dag Hammarskjöld cet homme harcelé par les conflits éphémères et récurrents, factices et mortels, de l’ère de l’acier et de l’arme atomique, venait recomposer en soi un peu de silence et de sérénité devant le bloc immémorial, plus ancien que les usages qu’on a faits de lui, et encore innocent »

Le lecteur de Pierres réfléchies, de Récurrences dérobées et surtout de Fleuve Alphée ne peut douter aujourd’hui que Roger Caillois, comme tant d’entre nous, n’ait ressenti une immense lassitude en présence de l’agitation humaine à notre époque et des bouleversements quasi planétaires qu’elle a provoqués. « Le cas de l’homme est anormal » donc précaire. L’avenir est sombre. « Les voies de la Chance et la Nécessité ont présidé à son prodigieux destin ; elles indiquent également que le miracle peut avoir lieu tout aussi bien en sens contraire, et restituera la vie à l’inertie impassible, immortelle, d’où un bonheur statistique la fit surgir »

« En présence de cette humanité sentie plus que jamais comme précaire, en présence même de ce monde animal et végétal dont nous accéléreront la perte, il semble que l’émotion et la dévotion de Caillois se refusent ; il cherche une substance plus durable, un objet plus pur. Il le trouve dans le peuple des pierres (…) L’obsidienne, le diamant, le mercure, le cristal, les épines de fer, les mousses de chlorite, les cheveux de rutile ; Caillois nous rappelle d’une forme admirable pas plus que les âmes « ne projettent des ombres »

Non seulement l’étonnant diversité de leurs formes l’a persuadé que l’invention humaine ne fait que prolonger des donnes inhérentes aux choses, mais encore, par-delà de l’esthétique, il retrouve en elles l’histoire. Ces fussions, ces pressions, ces ruptures, ces empreintes de la matière ont laissé au-dedans et a l’extérieur des traces qui parfois ressemblent (…) a une écriture que, en effet transcrive des événements des millions des années antérieures aux nôtres.

Caillois nous dit lui-même qu’il a fini pour passer des concepts a l’objet. A force « d’attention soutenue, presque lassante », l’observateur remonte pensivement de l’objet dur, arrêté, ayant acquis a jamais son poids et sa densité propres, vers un univers ou la pierre qu’il soupèse a été boue, sédiment ou lave. Dans son seul récit romanesque Ponce Pilate, Caillois, en nous montrant deux mille ans de notre histoire rêves durant l’espace d’un seul soir, a senti que « l’obscure histoire de la planète consistait en changements violents ou lents, en récurrences, en métamorphoses, en coups de force, en occasions manquées ou en réussites également inexplicables.  « Les pierres comme nous, sont situées à l’entrecroisement d’innombrables transversales se recoupant les unes les autres et fuyant à l’infini, d’un nœud de forces trop imprévisibles pour être mesurables, et que nous désignons gauchement du nom de chance, de hasard ou de fatalité »

Le premier effet de telle constatation est l’humilité, et dans cet état, quand l’homme s’interroge sur les vertus qu’il a fait siennes, comme pour Caillois son « obstine rigueur » et ce même homme s’applique à examiner son utilité, il arrivera à une espèce de vertige (Yourcenar déclare que certains d’entre nous l’appelleraient « l’extase »), et Caillois le classifiera comme l’une des formes de jeu et un besoin fondamental de l’être.

« Il manque quelque chose –nous dit Caillois- a l’homme qui ne s’est jamais senti éperdu »

Mais se sentir éperdu c’est sortir en partie de ce qu’on est ou de ce que les autres croient que nous sommes. Peu à peu, il s’aperçoit que, comme la mythologie fleuve Alphée venu d’Olympie et coulant sous la mer pour émerger à Syracuse, quelque chose d’inexplicable existe en nous au départ et se retrouve à la fin, après une longue éclipse, en dépit de circonstances extérieures qui nous ont enrichis, mais aussi adultérées »


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