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| Lee Krasner |
LA CONFUSION DE SENTIMENTS » Notes intimes du professeur R. von
D. 1926 Traduit par Tatjana Marwinski. (Extrait)
STEFAN ZWEIG
Je ne peux m’empêcher de retranscrire ici textuellement deux
pages qui ont ébranlé les fibres les plus profondes de mon âme. Les voilà :
« …manifestement l’un des étudiants avait faire l’éloge
de Shakespeare comme d’un phénomène météorologique, mais l’homme juché sur la
table souhaitait ardemment démontrer qu’il n’avait été que l’expression la plus
forte de toute une génération, son témoignage spirituel, l’incarnation même d’une
époque qui se passionnait. D’un trait, il fit l’esquisse de cette heure
extraordinaire qu’i avait connu l’Angleterre, de cette unique seconde d’extase,
comme il en surgit subitement dans la vie de chaque people ou dans celle de
chaque individu, concentrant tous ses forces pour s’élancer avec véhémence sur les
choses éternelles. Tout d’un coup, la terre s’était élargie, un nouveau
continent avait été découverte, tandis que la plus ancienne puissance de l’ancien
continent, la papauté, menaçait de s’effondrer : derrière les mers qui désormais
leur appartiennent, depuis que le vent et les vagues ont fracasse l’Armada espagnole,
des nouvelles occasions se présentent à eux ; brusquement le monde est
devenue plus vaste et instinctivement, l’âme s’applique à l’égaler _elle veut être plus vaste elle aussi_ elle
veut elle aussi, aller jusqu’au but dans le bien et dans le mal : elle
veut, pareille aux conquistadors, découvrir, con querir, elle a besoin d’une
nouvelle langue, d’une force nouvelle. Et du jour au lendemain, ceux qui vont
parler cette langue, les poètes, sont là, cinquante, cent dans une seule décennie,
personnages sauvages et indomptables qui ne cultivent plus les jardins d’Arcadie
et ne mettent plus en verse une mythologie choisie, comme le faisaient avant
eux les poétereaux de cour _ils prennent d’assaut le théâtre, établissent leur
champ de bataille dans ces constructions de planches où se déroulaient
auparavant des combats d’animaux et des jeux sanglants, et es vapeurs chaudes
du sang planent encore sur leurs ouvres, leur drame lui-même est un circus maximus dans lequel les bêtes
fauves du sentiment, férocement affamées se ruent les unes sur les autres.
Semblables à des lions en furie, ces cœurs passionnés, se déchaînent, chacun
cherchant à surpasser l’autre dans la sauvagerie et dans l’outrance ; la représentation
a toutes les licences, tous les droits : inceste, meurtre, forfait, crime :
le tumulte effréné de tous les instincts humains célèbre sa brulante orgie :
comme auparavant les bêtes, affames surgissant de leur cages les passions ivres
se précipitent maintenant, menaçantes et rugissantes, dans l’enceinte en bois
de l’arène. Une seule de ces étincelles suffit à provoquer une explosion qui
irradie encore cinquante ans plus tard, c’est une hémorragie, une éjaculation,
une sauvagerie unique qui étreint et déchire le monde entier, c’est à peine si l’on
distingue l’individualité d’une voix ou d’un personnage dans cette orgie de
forces. On s’embrasse à l’autre, chacun apprend de l’autre, lui vole quelque
chose, chacun se bat pour surpasser, pour dépasser l’autre et pourtant ils sont
tous les gladiateurs intellectuels d’une seule fête, esclaves affranchis de
leurs chaines, fouettés et poussés en-avant pour le génie de l’heure. Il va les
chercher dans les masures biscornues et obscures des faubourgs, aussi bien que
dans les palais. Ben Johnson, petit-fils de maçon, Marlowe, fils de cordonnier,
Massinger, rejeton d’un valet de chambre, Phillip Sidney, homme d’état riche et
savant, mais le tourbillon ardent les rassemble tous : adulés aujourd’hui,
ils crèvent demain, comme Kid, Heywood, dans la misère la plus noire, ou s’effondrent,
morts de faim, comme Spencer dans King Street, existences en marge de la société
bourgeoise, batailleurs, souteneurs, comédiens, escrocs, mais poètes, poètes, poètes,
ils le sont tous. Shakespeare n’est que le centre : « The very
age and body of the time » mais on n’a même pas le temps de le considérer
a part, tant ce tumulte est impétueux, tant est foisonnante la création où une ouvre
succède à la prochaine, une passion à l’autre. Et tout d’un coup, dans un tressaillement
semblable à celui dont elle avait jailli, cette éruption, la plus splendide de
l’humanité, retombe, le drame c’est fini, l’Angleterre est épuisée et pendant
des centaines d’années la grisaille humide et brumeuse de la Tamise pèse sur l’esprit :
en un seul élan, une génération a gravi tous les sommets de la passion et a plongé
dans les abimes, elle a craché l’âme exubérante qui la brulait _maintenant le
pays git là, fatigué, épuisé, un puritanisme vétilleux ferme les théâtres, et
met ainsi fin aux discours passionnés ; la Bible reprend la parole, la
parole divine, là où la plus humaine de toutes les paroles a proféré la confession
la plus ardente de tous le temps ; là ou une génération enflammée a vécu
elle seule pour des meilleurs d’autres »


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